C'est une chance qu'un homme comme Benoist-Méchin se soit attelé à la rédaction de l'histoire de sa vie, car c'est un observateur qui sait reconnaître les lignes de force, les points de rupture... C'est une qualité indispensable à qui veut étudier les actes des semblables de ce général de l'armée ottomane, d'abord défenseur acharné des frontières de l'empire, puis, devant le désastre, devenu son bourreau le plus impitoyable. Mustapha Kémal est le re-fondateur de la nation turque. Sans lui, sans l'énergie implacable que révèle son regard, le peuple turc eut subi le sort des populations kurdes depuis 1918: divisé, arriéré, réprimé, exilé.
Le jeune Mustapha est né à Salonique en 1881, alors ville ottomane. Enfance un peu turbulente, puis carrière dans l'armée. Jeune officier dans les Balkans, comploteur contre le régime réactionnaire du Sultan AbdulHamid, découvert et muté dans un régiment à Damas. Personnage secondaire de la révolution "Jeune-Turc" de 1908, officier supérieur pendant la guerre balkanique de 1913, il commande les troupes qui défendent l'isthme de Boulaïr contre les Bulgares. Il récupérera sa mère dans le flot des réfugiés musulmans qui fuient les provinces balkaniques de l'empire envahies (ou libérées...cela dépend des communautés...) par les armées serbes, monténégrines, grecques et bulgares.
Se brouille avec tout le monde à cause de son caractère rugueux et de ses idées bien arrêtées. Mal vu d'Enver, l'homme fort du régime réformiste "Jeune-Turc" au pouvoir, il ne reçoit aucun commandement durant la première phase de la guerre mondiale qui débute. Affecté auprès du général allemand Liman von Sanders, dont il gagne la confiance, dans le secteur du détroit des Dardanelles, il y commande la 19e division, qu'il réorganise et entraîne. En 1915, une force coalisée anglo-française tente de s'emparer des détroits pour s'ouvrir la route de la Russie tsariste, et de prendre Istanbul au passage, décapitant et liquidant ainsi l'empire ottoman. En tant que chef de la principale force de réserve ottomane, il intervient avec succès à chaque fois que les troupes alliées sont sur le point de s'emparer des hauteurs stratégiques qui commandent la région. Il sauve ainsi l'empire et y gagne une réputation méritée. On lui confie alors des commandements importants en Anatolie contre les Russes, puis en Palestine contre les Anglais. L'offensive britannique de septembre 1918 fait éclater le front germano-ottoman. Pour se donner le temps de reprendre ses troupes en main, démoralisées, harcelées par l'aviation britannique et les cavaleries alliées, il décide d'abandonner Damas et de se replier vers le nord de la Syrie. L'armistice de Moudros, qui marque la capitulation ottomane, le trouve avec ses troupes au nord d'Alep. Il gagne seul Istanbul. L'empire, déjà affamé et appauvri, marqué par les massacres d'Arméniens et les révoltes arabes, sombre dans le désordre. Les Alliés occupent la capitale, l'armée est démobilisée, le territoire partiellement occupé par des unités françaises, anglaises, italiennes, les bandes d'irréguliers arabes et les milices du nouvel Etat arménien en formation.
Mustapha Kémal a donc devant les yeux le spectacle d'un désastre complet. La société ottomane est arriérée, désorganisée, et désormais impuissante. Il décide de mettre en application les idées qu'il mûrit depuis de longues années. Il parvient à se faire nommer aide de camp d'un homme qui l'a beaucoup déçu, le nouveau Sultan ottoman Vaheddine, lequel, sous le nom de Méhémet VI, siège toujours à Istanbul. Il parvient à se faire nommer au commandement des troupes d'Anatolie, les seules à ne pas être entièrement démobilisées, afin d'y rétablir l'autorité impériale. Au lieu de cela, il organise l'insoumission: il fédère ou crée des comités de résistance dans toutes les agglomérations, fait stocker des armes, convoque une assemblée des députés du peuple turc à Sivas. Le Sultan d'Istanbul s'aperçoit alors de son erreur, le casse de son grade et cherche à le faire arrêter; Mustapha Kémal parvient à convaincre ses collègues officiers, pourtant loyalistes, que le Sultan ottoman n'est plus que la marionnette des Anglais, qui tiennent fermement Istanbul. Il démissionne de l'armée et se fait élire député. Commence alors une lutte terrible entre ce qui demeure du pouvoir impérial ottoman et la nouvelle assemblée nationale de Sivas, menée par Kémal. Le Sultan, se prévalant de son titre de Commandeur des Croyants, de Calife successeur de Mahomet, mobilise une armée d'irréguliers, les armes, les fait fanatiser par l'intermédiaire des soufis et des prédicateurs religieux, leur présente les hommes de Sivas comme des incroyants, promulgue une fatwa et lance ces bandes contre les députés de la nouvelle Assemblée. S'ensuit un horrible affrontement, tout à la fois guerre civile et guerre de religion. Les partisans de l'Assemblée sont sur le point d'être écrasés lorsque survient l'événement qui fera tout basculer: les Alliés, enfin, présentent au gouvernement ottoman les conditions précises de la paix qu'ils lui imposent. L'empire ottoman perd toutes ses provinces arabes (Palestine, Syrie, Liban, Arabie, Irak) au profit de la France et de l'Angleterre, une Grande Arménie est crée dans l'est de l'Anatolie, la région de Mossoul passe sous contrôle britannique, la Grèce reçoit la région de Smyrne, l'Italie la Cilicie, la France une zone d'influence dans tout le sud de l'Anatolie. L'empire n'est plus qu'un Etat croupion, sous influence et écrasé de dettes. Le Sultan protestera-t-il? Le document lui conserve, en tant que Sultan, une petite part de son pouvoir temporel ainsi que, en tant que Calife, la totalité de son pouvoir spirituel sur la grande masse des musulmans de par le monde. Le 10 août 1920, à Sèvres, il accepte le Traité. L'ensemble du peuple turc est balayé par un vent de désespoir et de révolte; il se tourne vers le vainqueur des Dardanelles comme vers son seul sauveur. La sainte armée du Calife se dissout. Mustapha Kémal lance ses troupes contre la République arménienne à l'est, que les troupes bocheviques attaquent par le nord. Une fois ce péril écarté, en janvier 1921, il fait face aux Français au sud (à Urfa et Marash), puis chasse les Italiens de la Cilicie. Les Vainqueurs de 1918 ne savent comment réagir: leurs puissantes armées sont démobilisées... La Grèce se propose pour imposer le Traité à l'assemblée de Sivas. Les troupes grecques achèvent de se concentrent autour de Smyrne, puis s'avancent en Anatolie, vers Ankara et Sivas. On se bat furieusement, quelquefois désespérément, à Inönü, vers Eski-Shéhir, sur la Sakarya, à Dumlü Pünar. Les Grecs, vaincus, se retirent en août- septembre 1922. Les nombreuses populations chrétiennes d'Anatolie les suivent dans leur retraite. Les Alliés admettent alors la victoire des nationalistes turcs et signent avec eux l'armistice de Moudania le 11 octobre 1922. Istanbul, siège du Sultan ottoman, passe sous contrôle de l'Assemblée. Mais le vainqueur des Dardanelles et de la Sakarya n'est pas encore satisfait: il lui faut maintenant lutter contre ses adversaires à l'intérieur du pays. Pour commencer, il veut régler son compte au califat qu'il tient pour un facteur déstabilisant du jeune Etat turc qu'il cherche à créer. Si toutes les autres nationalités de l'ex-empire ottoman - les Grecs, les Bulgares, les Serbes, les Arabes, les Albanais, les Arméniens - ont pu fonder des Etats nationaux, alors les Turcs doivent pouvoir faire de même. Mais cela implique la suppression de toute instance supra-nationale susceptible d'entraver la liberté d'action de la nouvelle nation turque. Donc du califat, pouvoir religieux supra-national pris par les Sultans ottomans des mains des Califes abbassides, au Caire, en 1517. Mustapha Kémal se servit du mécontentement populaire envers le sultan, regardé même par les partisans de la monarchie comme un traître, pour obtenir de l'Assemblée le vote d'une loi. Il n'obtint pas son but immédiatement: les parlementaires préférèrent déléguer à une commisssion ad hoc le soin de trancher cette question. Composée majoritairement d'avocats et d'ecclésiastiques musulmans, elle se réunit le premier mois de novembre 1922. Les membres de la commission parlèrent entre eux plus de deux heures, puis Mustapha Kémal intervint: "La question est pourtant simple: le droit souverain de disposer d'elle-même réside dans la nation. Or la maison d'Osman [la dynastie ottomane] s'est arrogé ce privilège par la force, et c'est par la violence que ses représentants ont régné sur la nation turque et ont maintenu sur elle leur domination pendant dix siècles. Maintenant, c'est la nation qui, se révoltant contre ses usurpateurs, reprend elle-même effectivement l'exercice de sa souveraineté. C'est désormais un fait accompli, auquel rien ne saurait plus s'opposer." (page 319) La dernière phrase fit son effet: la commission donna son accord à la séparation de la fonction sultanienne de la fonction califale, puis à la liquidation de la fonction sultanienne, donc de la dynastie ottomane. Le prestige et la crainte qui entourait le chef de l'armée qui venait de vaincre les Arméniens, les troupes du sultan, les Grecs, repoussé les Français et impressionné les Britanniques était tel que l'Assemblée se soumit pratiquement à ses volontés. Le 5 novembre, Constantinople était administrée par les républicains kémalistes et le gouvernement du sultan plus qu'un souvenir. Le Sultan ottoman, le successeur de Bajazet et de Soliman le Magnifique, dernier représentant d'une dynastie qui avait fait trembler l'Europe et l'Asie, se terrait dans son palais. Le 15, il faisait demander par le chef de son orchestre personnel la protection des troupes britanniques encore présentes dans la ville. Le 17, aggripé à une valise pleine de vaisselle en or et de bijoux, diminué moralement et physiquement, Méhémet VI montait sur un croiseur britannique et partait pour un exil définitif.
Le cousin de Méhémet VI, Abdul Medjid, avait hérité du califat au moment de l'exil du Sultan. Pour créer la république turque laïque, forte, indépendante et progressiste dont il rêvait, Mustapha Kémal devait supprimer cette institution, pilier de la religion islamique. La laisser entre les mains d'un descendant de la maison d'Osman, entre les mains d'un citoyen turc, c'était faire de chaque problème rencontré par une partie de la communauté islamique de par le vaste monde un problème turc. Pas d'indépendance réelle dans un tel cas. Quand l'hostilité du Ghazi envers l'institution commença à filtrer au-dehors, une campagne de dénigrement dirigée contre lui débuta. On l'accusait d'irréligion, de débauche, d'immoralité, en un mot les arguments habituels des milieux cléricaux. Les pressions venaient aussi de l'étranger. Mustapha Kémal s'en servit pour dénoncer un complot contre la République et faire voter par l'Assemblée, le 3 mars 1924, un projet de loi décrétant la sécularisation totale de l'Etat et l'expulsion du calife hors du territoire. Mustapha Kémal : « Les tribunaux et les codes religieux doivent être remplacés par des tribunaux et des codes modernes. Les écoles de prêtres doivent céder la place aux écoles de l'Etat. » (pages 362 et 363). Abdul Medjid, calife des musulmans et lieutenant de Dieu sur la terre, reçut l'ordre de quitter le pays avant l'aube du lendemain. Ce qu'il fit. Dans tout le pays il n'y eut ni manifestation, ni protestation.
Restait à Mustapha Kémal à résoudre le problème de l'hétérogénéité ethnique du pays. Il ne voulait à aucun prix que la république turque souffre des mêmes maux que l'empire ottoman. Dans le quadrilatère anatolien, depuis les grands massacres de populations arméniennes ordonnés en 1915 par le gouvernement ottoman, seuls les Kurdes et les Grecs formaient des groupes ethniques compacts et homogènes. Les Kurdes se soulevèrent en 1924, menés au combat par les partisans de l'ex-calife. Neuf divisions d'infanterie turques écrasèrent l'insurrection dans le sang. « Le but du gouvernement d'Angora [Ankara] était d'exterminer la race kurde pour qu'elle cessât de former un groupe ethnique distinct au sein de la République. ... Les Kurdes n'intéressaient pas la conscience universelle et le terme de génocide n'était pas encore inventé. ... Les turbés et les dervicheries [lieux de prière islamiques] furent fermés, les sectes religieuses supprimées, les couvents et les confraternités dissous.» (page 370) Ainsi les structures ecclésiastiques islamiques furent pratiquement supprimées dans l'est du pays. Le problème des populations grecques des côtes de la mer Noire et de l'Egée fut résolu de manière plus pacifique : un accord entre les Etats grec et turc permit un échange de population. Un million de Turcs de Grèce furent échangés contre deux millions de Grecs de Turquie.
S'acheva ainsi, pratiquement, l'½uvre de destruction. Commença l'½uvre de reconstruction. Les lois : « Toute l'ancienne législation ottomane était fondée sur les préceptes coraniques et les interprétations des Docteurs de la Loi. (page 388) » Cette législation devant être abandonnée comme arriérée et nuisible, Mustapha Kémal décida de regarder ailleurs. « Pour cela, il fit venir un collège de juristes occidentaux et adopta sur leurs conseils, comme étant les meilleurs, le code commercial allemand, le code pénal italien et le code civil suisse. Ce dernier transformait radicalement le statut de la famille, tel qu'il existait en Turquie depuis plus de six cent ans. Il définissait les droits de propriété, interdisait la polygamie autorisée par Mahomet, et abrogeait la vieille inégalité des sexes qui assimilait la femme aux biens de son mari. Il faisait de chaque citoyen turc, devant la loi, un individu aussi libre qu'un citoyen helvétique. » (page 388) Voila bien ce que l'on appelle une révolution par la haut... Le gouvernement républicain rejeta aussi le calendrier lunaire islamique, l'ancien système des poids et mesures, et le compte islamique des heures du jour (du lever au coucher du soleil). Il adopta à la place le calendrier grégorien, le système métrique et le compte occidental des heures de la journée (de minuit à minuit). « Il faudrait un volume entier pour décrire toutes les modifications que ces diverses mesures apportèrent aux m½urs et aux habitudes des Turcs. » (page 389) Il s'attaqua ensuite à l'agriculture, terriblement délaissée et arriérée sous les Ottomans. La question était d'importance vitale, le pays tirant l'essentiel de sa subsistance de ce secteur d'activité. On améliora les dessertes ferroviaires et routières, on créa un institut agronomique, des silos d'Etats, des systèmes d'irrigation modernes, des coopératives agricoles. On introduisit les premiers tracteurs : une cinquantaine en 1925, 6281 en 1949. On améliora les possibilités de crédit. On lutta contre les maladies. On améliora l'habitat agricole. On passa de 1 829 000 hectares cultivés en 1925 à 6 338 000 hectares cultivés en 1938.









